Amélie Nothomb et Guilaine Depis : entretien dans Le Salon de Guilaine

Amélie Nothomb et moi : du Japon à une amitié profonde

Je ne saurais dire ce que j’aime le plus chez Amélie Nothomb, la femme qu’elle est ou son œuvre. Comment l’ai-je découverte ? L’été 1999, j’achève ma seconde année d’études à Sciences-Po Toulouse en m’envolant vers le Japon pour deux mois. En effet, j’avais eu la chance de voir mon dossier accepté par le ministère des Affaires étrangères pour effectuer un stage au sein du Bureau du Livre et de l’Édition du service culturel de l’ambassade de France à Tokyo. À l’époque, Maurice Gourdault-Montagne y était ambassadeur et je caressais le rêve de suivre ses traces, de devenir diplomate en passant le concours Cadre d’Orient du Quai d’Orsay avec le japonais comme langue rare.

De retour dans la Ville rose, après mon séjour dans l’archipel du Soleil-Levant, qui m’a fait tomber amoureuse de ce pays étonnant, une amie à qui j’avais raconté mon éblouissement total me demanda si j’avais lu Stupeur et tremblements, qui venait de recevoir le Grand Prix du roman de l’Académie française. Prise en flagrant délit d’ignorance, je me ruai dans la première librairie pour en faire l’acquisition. Je dévorai ce roman jubilatoire, à la fois cruel et succulent, férocement drôle, et entrai ainsi en Nothombie.

Je poursuivis ma découverte de celle que j’allais surnommer « La Déesse » en engloutissant tous ses romans déjà parus. Toujours avec le même plaisir. Poussant l’audace jusqu’à lui écrire, je lui envoyai carrément un exemplaire dédicacé de mon mémoire, Le Sentiment politique au Japon, tradition et modernité, qui lui était en partie dédicacé. Amélie m’écrivit, me téléphona, voulut me rencontrer. J’étais aux anges.

Sur cette émotion d’avoir une nouvelle amie écrivain célèbre, je cherchai sur l’internet balbutiant tout ce qui pouvait concerner Amélie Nothomb et déboulai ainsi sur Péplum, un forum littéraire de Yahoo! Groupes, ancêtre des réseaux sociaux, où ses admirateurs auto-baptisés Péplautes échangeaient leurs considérations sur La Déesse, mais pas seulement. Très vite, cette communauté ravit mon cœur. Je ne tardai pas à les préférer, cachés sous leurs pseudos rigolos, aux étudiants en chair et en os qui m’entouraient sur les bancs de l’Institut d’études politiques.

Je passais des heures à échanger virtuellement avec les Péplautes, puis très vite le virtuel s’incarna, se fit réalité, car nous nous donnions rendez-vous aux dédicaces d’Amélie. Le 15 juin 2000, je fis la connaissance de Pierre Cormary à la Fnac Étoile, qui allait prendre une très grande place dans ma vie, et d’Amélie en même temps. Il immortalisa cette double rencontre dans un très beau texte de lui publié sur Péplum.

M’entêtant à vouloir devenir diplomate, je m’envolai le lendemain pour faire un nouveau stage, cette fois au consulat général de France à Sydney, choix qui s’avéra judicieux en période de Jeux olympiques.

Parallèlement à ces stages en milieu diplomatique et à mes études, je menais un dur combat contre l’anorexie. Mais je n’avais jamais osé en parler à Amélie, qui semblait avoir tant de considération pour moi. J’avais si peur de lui inspirer de la pitié, de chuter dans son estime. Le 4 novembre 2000, un ami commun au courant de ma maladie, qui dédicaçait à côté d’elle à la Foire du livre de Brive, lui apprit le pot aux roses. La réaction d’Amélie, bouleversée, fut le contraire de celle que je redoutais tant : elle ne m’aima et ne m’admira que davantage en apprenant la guerre que je menais contre ce qu’elle appelle « un ennemi intérieur ».

C’était aussi le temps béni où je fréquentais la belle et talentueuse Laureline Amanieux, devenue une écrivaine et une réalisatrice de premier plan, en même temps qu’Amélie, à la Rotonde du métro Vavin, et une charmante princesse malgache ayant élu domicile à La Baule à l’âge inimaginable, tant elle avait de la fraîcheur et des yeux qui pétillent en évoquant « La Déesse », Laurence Boillot. Nous partîmes toutes un jour à un colloque littéraire sur l’œuvre d’Amélie à l’université de Glasgow, c’est dire si nous étions unies et passionnées.

Le temps passa. À chaque rentrée littéraire, je me précipitais sur le nouveau roman d’Amélie. Souvent, j’écrivais de beaux articles sur internet ou dans Le Magazine des Livres. Mon adoration pour son œuvre était grandissante. Et la gratitude que j’éprouve encore aujourd’hui pour toutes les marques d’amitié qu’Amélie me témoigna au fil des années est immense.

À chaque rencontre avec elle, j’étais comme vivifiée, énergisée. Le carburant de son affection m’emplissait le cœur de joie et de douce et réconfortante chaleur. Je finis par sortir de la boulimie en 2005 comme j’étais sortie de l’anorexie en 2001. Ma vie professionnelle se stabilisa petit à petit quand ma vie sentimentale était plus malheureuse et agitée. Mais toujours, comme un phare, l’amitié si fidèle d’Amélie m’irradiait et m’aidait à vivre.

En 2018, une chaîne de télévision nommée ArtLive me repéra pour me confier l’animation de son émission littéraire. Je la baptisai Les livres au cœur et écrivis à Amélie Nothomb pour lui proposer d’être ma première invitée. Elle, la méga star qui refuse 99 % des émissions qui lui sont proposées, me fit le sublime cadeau d’accepter puis de déclarer à la fin de mon émission : « Je n’ai jamais été aussi bien interviewée de toute ma vie qu’avec vous, Guilaine ! »

Cette émission télévisée, qui a lancé ma chaîne YouTube, est magnifique car on y sent les liens profonds et indestructibles qui m’unissent à Amélie, notre complicité, notre proximité.

C’est cette histoire, celle de ma rencontre avec Amélie Nothomb, de notre amitié et de cet entretien exceptionnel, que j’ai aujourd’hui envie de faire vivre sur Le Salon de Guilaine.

Je suis si heureuse de la partager avec vous ici, sur Le Salon de Guilaine.

De quoi parle mon entretien avec Amélie Nothomb ?

Pour inaugurer l’émission littéraire Les Livres au cœur, Guilaine Depis reçoit Amélie Nothomb, son amie depuis près de dix-huit ans. L’entretien prend immédiatement un ton chaleureux et personnel, célébré autour d’un champagne Pol Roger, cher à Winston Churchill comme à l’écrivaine.
Amélie Nothomb vient alors de publier chez Albin Michel son vingt-sixième roman, Frappe-toi le cœur. Elle précise toutefois avoir déjà écrit près de quatre-vingt-dix manuscrits : elle ne publie qu’une petite partie de ce qu’elle produit. Malgré son succès, le choix du livre de la rentrée suivante reste chaque année une source d’angoisse. Elle compare sa relation avec ses lecteurs à une longue histoire d’amour dont elle craint constamment de ne plus être digne. Interrogée sur le mot qui doit la désigner, elle dit employer naturellement « écrivain », tout en comprenant parfaitement que d’autres femmes préfèrent « écrivaine ».
Une grande partie de l’entretien est consacrée à Frappe-toi le cœur. Le roman explore la jalousie maternelle, sujet encore largement tabou. Diane grandit auprès d’une mère, Marie, qui la jalouse et l’empêche de se construire. Son père ne la protège pas. Devenue adulte, Diane croit avoir échappé à cette emprise, mais reproduit le même schéma avec Olivia, une brillante professeure qu’elle idéalise comme une mère de substitution et qui finit par l’exploiter, allant jusqu’à s’approprier ses recherches.

Pour Nothomb, quitter physiquement ses parents ne suffit donc pas toujours : un conflit affectif non résolu risque de réapparaître dans les relations futures. Elle distingue la jalousie active de la jalousie « passive », celle des personnes qui ne peuvent être heureuses que si les autres les envient. Elle relie également jalousie et ressentiment à la peur enfantine de ne pas être la personne préférée de sa mère. La réponse juste consisterait, selon elle, à apprendre à l’enfant que l’amour ne se classe ni ne se quantifie : il existe des amours différents, tous nécessaires.

Cette réflexion mène à l’un des thèmes centraux de l’émission : la beauté comme antidote au ressentiment. Nothomb raconte avoir beaucoup souffert, adolescente, de ne pas se trouver belle. Vers dix-neuf ans, elle aurait pris une décision décisive : ne plus jalouser ce qui lui paraît supérieur, mais l’admirer et l’aimer. Face aux inégalités de beauté, d’intelligence ou de talent, l’admiration lui semble être la seule réponse féconde.
Elle défend ainsi l’idée que la beauté peut sauver davantage que les bonnes intentions. La beauté d’une personne, d’une musique ou d’un poème provoque chez elle un bonheur intense. Lire et écrire l’ont sauvée, notamment après son anorexie adolescente. Des lectrices lui ont également confié que ses livres les avaient aidées à survivre. Elle demeure néanmoins prudente : le salut est mystérieux et ce qui sauve quelqu’un n’est pas nécessairement une œuvre conçue pour l’aider. Une beauté désintéressée peut avoir davantage de puissance qu’un discours explicitement thérapeutique.

Le titre Frappe-toi le cœur vient de Musset. Cette référence ouvre une discussion sur la contradiction entre l’être humain et son œuvre. Musset peut avoir été un homme détestable tout en devenant, par la grâce de son écriture, un bienfaiteur pour ses lecteurs. Nothomb cite également Rousseau, Tolstoï, Flaubert et Céline pour montrer qu’un grand texte ne garantit pas la vertu de son auteur. À propos des pamphlets antisémites de Céline, elle estime qu’il vaut mieux les republier et les confronter que tenter de faire disparaître cette part de l’histoire : cacher le mal ne le supprime pas et peut même affaiblir notre vigilance.
L’entretien aborde aussi la violence sexuelle. À partir du viol subi par Nothomb à treize ans, évoqué dans Biographie de la faim, elle soutient la libération de la parole portée par #BalanceTonPorc, tout en reconnaissant les risques d’excès ou de censure. Elle refuse surtout toute banalisation : une personne violée est bien la victime, même si elle ne doit pas être enfermée dans une identité victimaire. La résilience est possible, mais elle ne permet pas de prétendre que le viol serait sans gravité.

Nothomb parle ensuite de sa relation avec ses lecteurs. Elle reçoit environ quarante lettres par jour et tente d’y répondre avec sincérité. Ces correspondances produisent souvent de magnifiques rencontres — son amitié avec Guilaine est d’ailleurs née de cette manière — mais elles peuvent aussi dégénérer en harcèlement. Malgré plusieurs expériences éprouvantes, elle refuse de devenir méfiante : elle préfère continuer à vivre « le cœur ouvert », quitte à s’exposer.

La dernière partie accueille l’écrivaine Stéphanie Hochet, amie proche de Nothomb et source d’inspiration du roman Pétronille. Toutes deux racontent une relation fondée sur la littérature, l’esprit, le champagne et une admiration réciproque. Hochet explique s’être reconnue dans le personnage sans y voir un portrait documentaire : il s’agit de la réalité transformée par le regard d’un écrivain. Nothomb célèbre chez son amie l’insolence, la culture, l’élégance et le courage de défendre publiquement ses convictions.
L’émission se termine sur le rôle de « passeur » d’Amélie Nothomb. Guilaine et Stéphanie expliquent qu’elle leur a donné ou renouvelé le plaisir de lire, puis les a conduites vers d’autres auteurs comme Rilke, Cervantès, Dostoïevski ou Wittgenstein.

Le fil directeur

Derrière la présentation de Frappe-toi le cœur, toute l’émission pose finalement une même question : comment ne pas laisser la souffrance produire de la jalousie, du ressentiment ou de la fermeture ? La réponse d’Amélie Nothomb passe par l’admiration, la beauté, la littérature, l’amitié et le choix risqué de conserver un cœur ouvert.