Entretien croisé de Pierre Perrin avec Hadlen Djenidi
Pour Le Salon de Guilaine

Cher Pierre Perrin, je voudrais tisser un dialogue entre Hadlen Djenidi, poète auteur du premier recueil Et cetera…, et vous qui êtes une sorte de phare dans le milieu de la poésie. Pouvez-vous vous présenter en quelques mots ainsi que votre revue Possibles ?
Pierre Perrin : Bien que j’aie publié un recueil chez Al Manar (qui veut dire Le Phare en arabe), je ne me sens nullement en capacité d’éclairer qui que ce soit, surtout de nos jours où tout ignorant a raison sur tout. Qui suis-je ? Voici une notice parmi d’autres : Pierre Perrin a publié une trentaine de livres depuis 1972. Manque à vivre, 1969-1984, postface d’Yves Martin, 1985, épuisé, proposait une première anthologie de ses poèmes, pour moitié inédits. La Vie crépusculaire, poèmes, prix Kowalski de Lyon, Cheyne éditeur, 1996, assemblait encore des choix et de nouvelles écritures. Côté fiction, Une mère, Le Cri retenu, récit, Cherche Midi éditeur, 2001, fore la mémoire. Le Modèle oublié, roman, Robert Laffont, 2019, révèle les amours de Courbet. La dernière anthologie en date, augmentée de nouveautés : Des jours de pleine terre, choix de poèmes 1972-2022, est parue chez Al Manar. Finis litterae, hors-série de Possibles, juin 2024, réunit 112 sonnets, certains lyriques, d’autres satiriques.Critique à La NRf dans les années deux mille, l’auteur dirige la revue trimestrielle de littérature Possibles, dont les numéros atteignent ou dépassent les 160 pages, dos cousus [29 rue de l’Hôpital 39600 Arbois]. La revue Poésie/première lui a consacré un dossier critique : articles de Jean Pérol, Gérard Mottet, Murielle Compère-Demarcy, André Ughetto, Marie-José Christien et Éric Brogniet (n° 86, septembre 2023) ; la revue Traversées lui a aussi consacré un dossier, celui-ci compte 130 pages (n° 108, octobre 2024) ; etc. Son site personnel compte près de 1300 pages : http://perrin.chassagne.free.fr
Cher Hadlen Djenidi, à votre tour de vous introduire brièvement : d’où venez-vous et où allez-vous tout au long de votre existence terrestre ?
HADLEN DJENIDI : Je viens des Cévennes, mais je ne suis plus certain qu’on vienne seulement d’un lieu.
J’ai quitté la France jeune. Depuis, j’ai traversé des pays, des langues, des climats, des visages. Certains lieux vous laissent intact. D’autres vous recomposent en silence. Et puis il y a les êtres que j’ai regardés sans savoir qu’un jour ils reviendraient sous forme de poèmes.
Vers où vais-je ? Je ne sais pas. Après toutes ces années, j’ai appris à ne pas inventer une destination simplement pour me rassurer. Peut-être que je vais seulement vers le prochain déplacement ; vers ce qui me demandera, encore une fois, de devenir quelqu’un d’autre.
Pierre Perrin, votre recueil Des jours de pleine terre est structuré en cinq parties, la naissance, les doutes, les amours, les horreurs, la paix. À la différence de l’œuvre de Hadlen Djenidi, vous semblez puiser votre inspiration bien au-delà de votre personne, vous cherchez à embrasser le monde, à percer les secrets de l’âme humaine en employant assez rarement la première personne. Est-ce une forme de pudeur ?
Pierre Perrin : Peu m’importe l’énonciation, que j’écrive à la première ou à la troisième personne. Je pars presque toujours d’une émotion ; j’essaie de la communiquer, de la faire ressentir au lecteur par tous les moyens à ma portée. Chacun de nous ne se réduit pas au soliloque. Nous sommes dans le monde comme des fétus, sans pouvoir de changement en dehors de notre morale, de nos convictions que l’expérience corrige sans cesse. La pudeur, oui, ce terme me convient. Je crois respecter autrui, partager les souffrances du plus grand nombre. En conséquence, comme et après La Bruyère, je dis la misère du monde, qui va bien au-delà des miennes propres que je cache pas non plus.
Hadlen Djenidi, vous écrivez à l’encre qui s’écoule du sang de votre cœur, là même où selon le mot de Rozanov, vous avez une flèche enfoncée. Cette blessure béante est-elle la source de votre création littéraire ?
HADLEN DJENIDI : Oui, mais pas la douleur comme apitoiement.
Je ne crois pas à la souffrance comme ornement. Pour moi, la blessure est devenue une forme d’attention. Elle m’a appris à voir ce que les êtres tentent de cacher, parfois même à eux-mêmes : une hésitation, une posture, un silence, une main qui serre un sac trop fort, une nuque fatiguée, un regard qui demeure une seconde de trop. Ces détails minuscules me disent souvent davantage que les déclarations. Ils révèlent la vie secrète sous la vie visible.
Dans Et cetera…, la blessure n’est pas seulement personnelle. Elle circule. Elle passe par d’autres voix, d’autres corps, d’autres masques. Le « je » commence peut-être quelque part en moi, mais il ne s’y arrête pas. Il s’ouvre aux autres.
Alors oui, j’écris depuis la blessure. Mais plus précisément, j’écris depuis ce que la blessure m’a appris à percevoir.
Pierre Perrin, ressentez-vous également une douleur pour écrire vos poèmes ? La mélancolie est-elle inhérente à l’activité poétique ?
Pierre Perrin : « La mélancolie est le bonheur d’être triste », écrit Hugo dans ses Choses vues. Je ne la connais guère. Je n’ai guère mémoire d’instants heureux ; il en existe bien sûr, mais je préfère le présent et l’avenir. Les regrets ne servent qu’à marmonner. Pour l’amour, je m’en réfère à ce qu’en a écrit Denis de Rougemont ; Tout couple est à construire. Et pour ce qui est d’écrire, je crois l’ambition nécessaire ; mais la rabattre l’est plus encore.
Quand je lis vos poèmes Hadlen Djenidi, je suis émue par votre course-poursuite après l’amour, vos déceptions et extases intimes. Pour reprendre un titre de Serge Gainsbourg (qui est à mes yeux un grand poète) vous semblez « fuir le bonheur de peur qu’il ne se sauve ». Vous retrouvez-vous dans ce titre ?
HADLEN DJENIDI : Je m’y reconnais. Mais ce n’est pas une lâcheté.
Pour moi, il ne s’agit pas de refuser le bonheur. Il s’agit plutôt de la peur de voir quelque chose de lumineux devenir ordinaire sous nos yeux. Il y a des moments qu’il ne faut peut-être pas prolonger à tout prix. On croit les préserver, mais on les use lentement.
Certaines formes de bonheur restent puissantes parce que la vie n’a pas eu le temps de les réduire.
Alors non, je ne rejette pas le bonheur. Je crains son érosion. Partir avant la fin. Garder la lumière.
Pierre Perrin, en lisant vos poèmes je suis frappée par leur ancrage récurrent dans l’histoire (« La haine en larmes » , « Réfugiés » par exemples). Le rôle du poète selon vous peut-il être de sensibiliser à des causes politiques ?
Pierre Perrin : L’histoire est notre patrimoine. Nous traversons le monde, mais le monde nous traverse plus encore. Un poète qui ne s’inscrit pas dans le monde, à mes yeux, ne m’intéresse pas. Mallarmé, Ponge me tombent des mains. J’apprécie les Feuillets d’Hypnos de Char, ces notes d’un résistant. Le communiste Breton fuyant la France pour les États-Unis ne mérite-t-il pas des sarcasmes ?
A l’inverse, Hadlen Djenidi vous avez écrit des poèmes qui s’appuient sur votre propre expérience de vie nomade, est-ce parce que vous ne croyez qu’aux révolutions intérieures pour supporter la vie ?
HADLEN DJENIDI : Je ne crois pas seulement aux révolutions intérieures. Le monde extérieur nous transforme d’abord, souvent brutalement. Nous ne sommes pas changés par les idées seules, mais par les chocs : le deuil, l’amour, la peur, le désir, l’arrachement, les lieux que nous habitons, les langues que nous sommes forcés d’employer.
Mais un écrivain doit laisser ces chocs continuer à travailler en lui. Sinon, l’expérience reste seulement de l’expérience.
Le nomadisme déplace d’abord le corps. Puis, si l’on n’y prend pas garde, il commence à déplacer le moi. On devient étranger aux autres, et parfois étranger à soi-même. Mais voyager ne suffit pas à se transformer. On peut traverser le monde entier et rester enfermé dans la même vieille version de soi.
Pour moi, la révolution intérieure naît lorsque l’image que l’on avait de soi se fissure. Lorsqu’on commence à se demander ce qui nous appartient vraiment, et ce que l’on a simplement appris à jouer.
L’écriture entre dans cette fissure. Elle est une révolte contre ses propres certitudes, contre son héritage, parfois même contre sa langue.
Quand on n’appartient plus entièrement à un seul lieu, on gagne en liberté. Mais on perd aussi un abri. C’est la vérité de l’exil : il vous laisse debout, seul.
Pierre Perrin, vous n’hésitez pas à carrément dédicacer certains de vos poèmes à certains de vos poètes chéris ou amis dont l’identité est dévoilée sans filtre. Est-ce un moyen de témoigner de la gratitude ?
Pierre Perrin : Oui, Guilaine. J’affiche des amitiés, d’autant qu’elles ne sont pas nombreuses. Il y a peu de prédécesseurs, car je sollicite peu. Ainsi mon meilleur ami fut Jean-François Mathé (1950-2023) ; sa mort m’a dévasté. On n’est jamais prêt à ce type de séparation.
Hadlen Djenidi, à vous lire on ressent une fabuleuse propension à vous jeter à corps perdu dans des amours fussent-elles éphémères, vous est-il déjà arrivé d’écrire pour déclarer votre flamme ?
HADLEN DJENIDI : Oui, souvent.
Mais une déclaration ne s’adresse pas forcément à un amant ou à une amante. Elle peut s’adresser à un ami, à un visage aperçu une seule fois, à un groupe d’êtres, aux morts, à quelqu’un qui n’a jamais su qu’il avait été aimé. La poésie permet à l’amour de voyager au-delà de sa destination ordinaire.
J’ai pourtant compris assez tôt que l’intensité pouvait être dangereuse. Lorsqu’une émotion est trop vaste, elle peut effrayer celui ou celle qui la reçoit. Elle peut lui demander de porter quelque chose qu’il ou elle n’a jamais accepté de porter.
La poésie agrandit tout. Elle transforme l’émotion en théâtre, le désir en destin, l’absence en feu. Ce qui est beau sur la page peut devenir insoutenable dans la vie.
Je ne considère donc plus le poème comme une simple déclaration. Il est plus ambigu que cela. Il peut aimer, mais aussi accuser, posséder, pleurer, trahir. L’amour, dans un poème, est rarement pur. Il vient avec de l’orgueil, de la honte, de la tendresse, de la violence, du ridicule, de la faim.
Dans la vie, il faut se souvenir qu’une personne n’est pas un poème. Une personne est une personne.
Pierre Perrin, dans vos poèmes, on a une réflexion aussi profonde et limpide sur le rôle du poète. Selon vous, naît-on poète ?
Pierre Perrin : On ne naît pas poète, on le devient. La poésie reste un art ; elle s’apprend. J’ai montré par exemple comment Rimbaud dans son premier poème, Sensation, réutilise Hugo qu’il avait donc lu à 16 ans, parmi d’autres. Sensation vient tout droit de Demain dès l’aube de Hugo. « Je marcherai les yeux fixés sur mes pensées » devient « Je ne parlerai pas, je ne penserai rien » et le vers suivant résume le sonnet de Hugo : « Mais l’amour infini me montera dans l’âme. »
Hadlen Djenidi, vous avez choisi la forme poétique pour écrire votre premier livre. Considérez-vous que c’était choisir la facilité ?
HADLEN DJENIDI : C’était naturel, mais cela ne veut pas dire que c’était facile.
Écrire de la poésie n’a jamais été, en soi, la partie la plus difficile. D’une certaine manière, c’était même ce qu’il y avait de plus évident, parce que c’était déjà là. Cela s’accumulait en moi depuis des années… des voix, des images, des blessures, des désirs, des fragments … et, à un moment, les retenir est devenu plus douloureux que les laisser sortir. La poésie n’a pas été un choix de carrière. C’était plus proche d’une nécessité.
Ce qui m’intimidait, ce n’était pas l’acte d’écrire, mais celui de présenter ces textes au monde. La poésie a ses silences, ses héritages, sa sévérité. Elle pardonne mal le faux. Publier un recueil, c’était accepter d’être exposé. C’était entrer dans une pièce où je n’étais pas certain d’avoir le droit de me tenir.
Un jour, il a fallu cesser d’attendre une permission. Et cetera… est né de là : non pas d’une certitude, mais d’un risque.
La poésie m’a appris à faire confiance à ce qui ne s’explique pas immédiatement. Elle m’a appris à écouter le silence, les voix, les fragments, ce qui arrive avant que la pensée ait eu le temps de l’organiser. En ce sens, la poésie n’a pas refermé quelque chose en moi. Elle a ouvert la porte.
Pierre Perrin, dans vos poèmes je décèle davantage d’abstractions que chez Hadlen Djenidi ; est-ce parce que pour vous la poésie est diffuse, imprègne votre respiration ?
Pierre Perrin : Des abstractions chez moi ? Elles sont là par défaut. J’essaie tout au contraire d’écrire le plus concrètement du monde. Cependant, la poésie dépasse le réel, le surplombe, d’où peut-être cette impression d’irréalité selon vous. — Merci beaucoup pour vos questions.