Version écrite de l’émission entre Michel Maffesoli et Franck Martini

Michel Maffesoli et Franck Martini : après la démocratie libérale, quel monde politique ?

L’État-nation a-t-il fait son temps ? La démocratie représentative est-elle arrivée au bout de sa logique ? Et que reste-t-il lorsque citoyens, institutions et élites ne semblent plus parler le même langage ? Dans Les Livres au cœur, Guilaine Depis réunit Michel Maffesoli et Franck Martini. Deux générations, deux pensées, deux diagnostics qui se rejoignent sur la crise du modèle politique occidental, mais divergent profondément sur ce qui peut lui succéder.

Michel Maffesoli, professeur émérite en Sorbonne et membre de l’Institut universitaire de France, vient notamment de republier Le Temps des tribus, ouvrage paru pour la première fois en 1988, ainsi qu’Apologie, son autobiographie intellectuelle.

Face à lui, Franck Martini publie Dépasser la démocratie libérale et le Manifeste du principat, préfacé par Alain de Benoist.

Tous deux ont lu Carl Schmitt. Tous deux interrogent la représentation politique, la souveraineté et la crise de l’État. Mais là où Michel Maffesoli voit émerger une société postmoderne faite de communautés, de territoires et d’appartenances multiples, Franck Martini redoute que l’effacement d’un monde commun n’ouvre la voie à la fragmentation et à la violence.

« L’État-nation a fait son temps »

Guilaine Depis : Michel Maffesoli, croyez-vous encore au cadre de l’État-nation ?

Michel Maffesoli : L’État-nation a fait son temps. J’ai été l’élève de Julien Freund à Strasbourg et j’ai eu la chance de rencontrer Carl Schmitt. Cette tradition de pensée m’a conduit à distinguer, comme Freund le faisait, « la politique » et « le politique ».

Ce qui m’intéresse est le politique, c’est-à-dire la vie de la cité. La politique politicienne telle que nous la connaissons aujourd’hui présente beaucoup moins d’intérêt. L’abstention, le nombre de personnes qui ne sont même plus inscrites sur les listes électorales, tout cela témoigne d’un décrochage considérable.

Il faut donc faire attention lorsque l’on parle de dépolitisation. Il y a peut-être un retrait par rapport à la politique institutionnelle, mais pas nécessairement par rapport au politique.

Franck Martini : Je partage ce constat. Les responsables politiques sont devenus presque incapables de proposer un projet structuré qui porte un sens collectif. Il y a une évaporation du bien commun.

La démocratie libérale porte d’ailleurs en elle une contradiction ancienne. Benjamin Constant distinguait la liberté des Anciens de celle des Modernes. La liberté moderne consiste essentiellement à vaquer à ses affaires privées et à déléguer l’exercice du pouvoir à des représentants.

Cette logique a progressivement conduit au retrait de la chose publique.

Nous ne sommes donc peut-être plus seulement face à une crise, mais à une forme d’« apocalypse », au sens premier du terme : un dévoilement. Nous voyons apparaître les contradictions internes du régime.

La faillite de la représentation

Michel Maffesoli : La démocratie reposait sur un mécanisme relativement simple : des idées, une représentation du monde, puis des responsables capables de convaincre des citoyens qui leur donnaient leur voix.

Aujourd’hui, cette représentation s’est effondrée.

Les élites n’ont plus véritablement de vision du monde à proposer. Elles sont déconnectées du peuple et ont même souvent tendance à le regarder avec méfiance. Elles parlent de « populisme » dès qu’il s’exprime.

Il existe donc désormais un profond décalage entre le pouvoir institutionnel et ce que j’appelle la puissance du peuple.

C’est l’une des idées qui traverse tout mon travail : lorsque le pouvoir et la puissance s’accordent, une société fonctionne. Lorsqu’ils se séparent, les soulèvements apparaissent. Les Gilets jaunes, les convois de la liberté et bien d’autres phénomènes peuvent être compris comme les jacqueries contemporaines.

Après l’individu, le retour du « nous » ?

Pour Michel Maffesoli, la crise politique contemporaine dépasse cependant la question des institutions. Elle correspond à une transformation beaucoup plus profonde de la société occidentale.

Michel Maffesoli : Nous vivons une transmutation d’époque.

La modernité s’est organisée autour d’un tripode : l’individualisme, le rationalisme et le progressisme. Ce tripode est aujourd’hui saturé.

Quelque chose d’autre est en gestation. À l’individualisme répond le « nous », à la seule rationalité répond l’émotionnel, et au progressisme répond le retour des racines et de la tradition.

J’emploie depuis longtemps l’expression d’« enracinement dynamique ». La plante humaine, comme toutes les plantes, a besoin de racines pour croître.

C’est également ce que j’avais voulu décrire avec Le Temps des tribus. Le mot « tribu » n’était pas pour moi un concept rigide, mais une métaphore. Dans la jungle, la tribu permet de résister à l’adversité. Dans nos jungles de pierre, elle remplit une fonction comparable : les individus se regroupent, serrent les coudes, construisent des appartenances sportives, religieuses, musicales, sexuelles ou culturelles.

Je parle aujourd’hui volontiers de communautés.

« Mais que se passe-t-il quand les “nous” s’affrontent ? »

C’est précisément sur ce point que Franck Martini se sépare de Michel Maffesoli.

Franck Martini : Je vois le retour du « nous », mais je suis moins optimiste sur ce qu’il peut produire.

Toutes les communautés ne sont pas de même nature ni de même densité. Certaines peuvent simplement exprimer une proximité ou un goût partagé. D’autres reposent sur des appartenances civilisationnelles extrêmement fortes.

Et surtout, lorsque le cadre commun disparaît, que se passe-t-il ?

S’il n’existe plus de « nous » supérieur permettant de contenir les différents groupes, nous pouvons aboutir à une guerre des « nous » contre les « nous ».

On observe également beaucoup d’atomisation et de solitude. Chez certaines jeunes générations, ce que nous prenons pour un « nous » est parfois simplement un « je » qui cherche à se rassurer dans le regard des autres.

La question fondamentale devient donc celle-ci : dans un monde de tribus, qui décide en dernière instance ? Sans loi symbolique partagée, sans cadre institutionnel commun, la coexistence peut devenir extrêmement violente.

Décadence ou renaissance ?

Michel Maffesoli refuse cependant une lecture exclusivement pessimiste du moment historique.

Michel Maffesoli : Je ne dis pas que l’Occident est « fini ». Je préfère parler de saturation.

Lorsqu’une organisation ne fonctionne plus, ses éléments se dispersent avant d’entrer dans une nouvelle composition. C’est cela qui est intéressant.

Nous assistons à la saturation de la civilisation moderne élaborée depuis Descartes, la philosophie des Lumières et les grands systèmes du XIXe siècle. Mais simultanément, une nouvelle culture apparaît.

Il faut penser ensemble décadence et renaissance.

Notre erreur est d’avoir une conception uniquement linéaire de l’histoire. Nous avons été formés au progressisme, à l’idée que l’humanité avance nécessairement dans une direction déterminée. Or les sociétés fonctionnent également par cycles.

Une époque s’achève et une autre commence.

Franck Martini : Je suis d’accord sur le changement d’époque, mais je ne pense pas que cela signifie nécessairement l’épuisement de notre civilisation.

Il faut aussi distinguer l’Occident et l’Europe. Ce qui émergera demain peut très bien renouer avec une tradition européenne, transformée bien sûr, mais encore vivante.

Le peuple français lui-même donne une impression paradoxale. Il se fragmente, mais dans de larges parties de la France, notamment rurale, des éléments historiques constitutifs de l’identité française continuent à fonctionner. Il demeure même tout un imaginaire hérité de la IIIe République auquel les gens restent attachés.

Que faire de la violence ?

La question de la fragmentation conduit inévitablement celle de la violence au centre de la discussion.

Michel Maffesoli refuse l’idée selon laquelle une société pourrait définitivement l’éradiquer.

Michel Maffesoli : On ne peut pas nier la violence. Elle existe.

Le véritable problème consiste à savoir comment une société peut l’homéopathiser et la ritualiser.

Les sociétés équilibrées sont celles qui ont su lui donner des formes, par la fête, le carnaval, les rites, les moments d’excès collectifs. Lorsque l’on veut tout aseptiser et parvenir au risque zéro, la violence finit par réapparaître sous des formes incontrôlées.

Nous traversons une période intermédiaire entre deux époques. Et les périodes intermédiaires sont toujours difficiles. Nous sommes en train d’apprendre de nouvelles manières de vivre ensemble.

Franck Martini : Mais cet apprentissage peut aussi se dérouler dans le chaos et dans une violence beaucoup plus brute.

Lorsque l’on ne partage plus un monde commun, on n’est plus véritablement un peuple. On devient un ensemble de communautés ou de populations administrées séparément.

Et rien ne garantit que le nouvel ordre apparaîtra paisiblement.

Michel Maffesoli : Ordo ab chao. L’ordre naît aussi du chaos.

Je ne dis pas que la période sera confortable. Je dis simplement qu’il faut regarder ce qui est en train de naître et pas seulement ce qui disparaît.

La patrie peut-elle encore constituer le cadre commun ?

La différence entre les deux hommes devient encore plus nette lorsqu’est posée la question de la nation.

Guilaine Depis : Dans cette société de communautés que vous décrivez, Michel Maffesoli, la patrie, la France ou l’État-nation représentent-ils encore quelque chose ?

Michel Maffesoli : J’emploierai une image qui scandalisera probablement certains : le retour du Saint-Empire romain germanique.

Il ne s’agit évidemment pas de vouloir reconstituer historiquement le Saint-Empire. Je parle d’une organisation dans laquelle existe une union symbolique assez souple, tandis que la réalité concrète de la vie se situe davantage dans la région, la cité, le canton, le « pays ».

Nous allons peut-être vers une sorte de nouveau Moyen Âge.

Je préfère, à l’idée d’unité, celle d’unicité. L’unicité permet de relier des éléments qui conservent chacun leur spécificité.

La modernité a privilégié l’histoire et le temps. Je crois au retour de l’espace.

Franck Martini : Sur ce point, je ne vous suis pas complètement.

Je pense que l’échelon de la patrie reste essentiel. Il constitue peut-être même le dernier anneau capable de faire tenir l’ensemble.

La démocratie suppose la citoyenneté. Or la citoyenneté n’est pas quelque chose qui nous tombe dessus et qui se limiterait à aller voter périodiquement. C’est une pratique.

On devient citoyen en exerçant sa citoyenneté.

Cette pratique commence à l’échelle locale et va jusqu’à l’échelle nationale. Si nous réussissons à réinstituer une véritable démocratie, l’exercice de la souveraineté populaire, les enracinements locaux, les communautés et la responsabilité civique peuvent permettre de refaire tenir l’édifice.

Dans le cas contraire, je crains que nous allions vers des formes de domination beaucoup moins désirables.

Deux réponses à une même crise

Le diagnostic est donc en partie commun : épuisement de la représentation politique, perte de confiance envers les élites, affaiblissement de la démocratie institutionnelle, fragmentation des sociétés occidentales.

Mais les chemins divergent ensuite.

Franck Martini cherche encore dans la souveraineté populaire, la citoyenneté et la patrie les instruments permettant de reconstruire un monde commun.

Michel Maffesoli considère au contraire que l’État-nation appartient largement au cycle qui s’achève. Il observe déjà l’émergence d’une autre organisation politique et sociale, moins verticale, davantage communautaire, territoriale et symbolique.

À l’histoire, il oppose le lieu.

Et c’est d’ailleurs par cette formule que Michel Maffesoli conclut l’échange :

« Le lieu fait lien. »