Entretien entre les poètes Sarah Mostrel et Hadlen Djenidi

Chère Sarah, cher Hadlen, vous avez en commun d’avoir de multiples talents, pour la poésie, mais aussi notamment pour les arts graphiques comme le dessin ou la peinture au point d’illustrer vos propres ouvrages.
S.M. C’est un grand plaisir de pouvoir associer les mots et l’image, de conjuguer texte et visuel. J’ai eu la chance ces dernières années d’illustrer plusieurs de mes recueils avec mes peintures, photos, dessins ou encres. Et de commettre plusieurs livres d’artiste. Mes peintures ont aussi fait la couverture de livres d’amis, de revues, de magazines. Et accompagnent les textes de certains auteurs dans leurs ouvrages. Je chante aussi sur mes textes, ce qui démocratise la poésie, les chansons étant très proches des rimes poétiques. La poésie dialogue magnifiquement bien avec d’autres arts.
H.D. Pour Et cetera…, les dessins ne pouvaient pas venir de l’extérieur. Ils faisaient déjà partie de l’écriture du recueil. Je ne les voyais pas comme des ornements, mais comme une autre manière de prolonger le poème.
Quand j’écris, je griffonne souvent, sur du papier, parfois même sur les murs de ma chambre. La couverture du livre vient d’ailleurs d’un dessin que j’ai fait un soir sur mon mur, dans un moment presque de débordement. Les mots ne suffisaient plus et il fallait que quelque chose passe par le corps, par le trait, par la rayure.
Le dessin est devenu une écriture plus immédiate, plus nerveuse, presque primitive. J’aime cette part-là dans l’expression : le moment où la pensée n’est pas encore polie, où elle sort par le geste avant de devenir des mots.
Sarah Mostrel a déjà reçu de nombreuses distinctions alors qu’Hadlen Djenidi commence tout juste à oser montrer ses poèmes comme un pont vers les autres.Tout d’abord, puisque l’un comme l’autre vos poèmes évoquent souvent un amour perdu, diriez-vous qu’écrire de la poésie vous aide à cicatriser ?
S.M. L’amour est au centre des préoccupations de tout un chacun. J’ai beaucoup écrit sur l’amour dans tous ses états, la passion, l’amour perdu, retrouvé, l’amour sous emprise, les relations humaines. La poésie permet cet épanchement pas forcément autobiographique même si intimiste. Pour ma part, écrire n’est pas une thérapie, mais un moyen d’expression, de partage, d’illustration des sentiments tout en les sublimant parfois. Ce genre littéraire permet l’excès, l’extrême joie comme l’immense désespoir. Mais il n’est que reflet de ce qui traverse les Hommes et est donc une aventure vers l’universalité, du singulier vers l’universel.
H.D. Je ne suis pas certain que la poésie cicatrise. D’ailleurs, je ne suis pas sûr de chercher la cicatrisation. Qu’est-ce qui guérit vraiment ? Peut-être l’extérieur. Mais l’intérieur, lui, reste souvent ouvert.
La poésie permet plutôt de revenir sur la blessure, non pour se plaindre, mais pour l’inspecter, comprendre ce qu’elle contient encore. Il y a quelque chose du médecin légiste dans l’écriture : on revient sur ce qui a eu lieu, on observe, on découpe, on cherche une trace, un mot, une vérité cachée dans la chair de l’émotion.
La poésie n’est donc pas forcément faite pour guérir. Elle sert peut-être à reprendre possession de ce qui nous a blessés, mais aussi de ce qui nous a émus, émerveillés, bouleversés. On prend quelque chose de chaotique, d’intime, parfois d’invivable, et on le place sur une page. On choisit les mots, le rythme, les images et on donne une forme à ce qui n’en avait pas.
Je suis frappée par la différence des illustrations d’« Entre les lignes » de Sarah et de « Et Cetera… » de Hadlen : Sarah peint des paysages et des personnages élaborés, comme le fruit d’une grande maturité. A l’inverse, les œuvres picturales de Hadlen font penser aux haïkus, comme un art brut, naïf. Hadlen courrez-vous après votre âme d’enfant ?
H.D. Je ne crois pas courir après mon âme d’enfant, je crois plutôt qu’elle n’est jamais partie.
Je ne me vois pas comme quelqu’un qui aurait quitté l’enfance pour devenir entièrement adulte. L’enfant est encore là, l’adolescent aussi, et l’homme que je suis aujourd’hui, et peut-être même le vieil homme que je serai un jour, sont déjà là quelque part. C’est comme si j’étais fait de tous mes âges à la fois.
Chez moi, l’enfant prend peut-être simplement plus de place, car il regarde encore, il s’étonne encore, il gribouille encore. Mes dessins viennent de là : non d’une volonté de faire naïf, mais d’un endroit plus brut, plus instinctif, moins contrôlé.
C’est peut-être cela, mon rapport au dessin : laisser l’enfant parler sans lui demander de bien se tenir.
S.M. Je crois que garder une âme d’enfant est un atout.Mes œuvres évoluent au fil du temps mais se veulent un espace sensible, accessible, tout en étant onirique. Peindre est une grâce, une émotion à partager. Un acte qui engage, enrichit et participe au meilleur être du monde. Le trait, la couleur, sont un décor propre à l’enchantement. La création est un miracle à renouveler éternellement. Elle est source de vie. Une vie qui fluctue au fil du temps.
Vos deux œuvres se rejoignent dans un profond humanisme, ce mot est d’ailleurs dans le titre « Pour un humanisme éclairé allons-y ! » de Sarah, petit ouvrage qui livre des recettes de sagesse pour vivre mieux. D’où vous est venue l’idée de ce bref essai atypique ?
S.M. Ce manifeste est dédié aux victimes de la barbarie et plus particulièrement à deux personnes que j’ai connues. J’y analyse les dysfonctionnements de notre société et j’envisage des solutions pour les résoudre. Le but est de participer à un monde meilleur pour tous. Comment ? En revenant aux valeurs essentielles propres à l’humain, en s’unissant, en sonnant l’heure du réveil. Je propose des mesures concrètes pour un meilleur vivre ensemble et j’incite au discernement, qui fait cruellement défaut de nos jours. Je propose des solutions concrètes, dans les domaines de l’éducation, de l’entreprise, mais aussi en matière de relations humaines, de santé mentale, exhortant à l’introspection et au développement personnel. L’idée de ce livre s’est imposée en moi comme une évidence. Il fallait réagir ! L’engagement de l’artiste consiste aussi à apporter sa pierre à l’édifice autant se peut.
Hadlen, votre vie tout entière est construite comme une fuite en avant, les voyages vous sont consubstantiels. Avons-nous besoin de parcourir le monde pour aimer les Hommes ?
H.D. On peut avoir une immense humanité sans avoir à voyager. Le vrai déplacement, lorsqu’il a lieu, oblige à déranger son propre regard.
Voyager m’a appris à aimer les êtres autrement, mais aussi à mieux comprendre pourquoi ils peuvent nous troubler, nous agacer, nous heurter. On découvre d’autres façons de vivre, de croire, de manger, d’aimer, de souffrir, de mourir. Peu à peu, on comprend que ce qui nous sépare est parfois moins profond que ce qui nous relie.
Ce n’est pas le voyage qui transforme. C’est le moment où l’on comprend que sa propre manière de vivre n’est pas la seule possible, que sa langue n’est pas le centre du monde, que ses certitudes ne sont souvent que des habitudes héritées.
Pour aimer les hommes, il faut peut-être commencer par accepter qu’ils ne nous ressemblent pas toujours. Le voyage peut enseigner cela. Mais il n’est pas le seul maître : une rue, une conversation, un livre, une chanson peuvent parfois ouvrir le monde autant qu’un continent.
Silences et pudeurs ponctuent vos livres à tous les deux, comment le silence peut-il véhiculer un message ? Le vide, la rupture de ton, permet-il de donner davantage de poids aux mots quoi demeurent ?
S.M. Pour Mallarmé, la poésie doit tendre vers ce silence. Elle est un moyen de transcender le quotidien et d’atteinte une beauté, une vérité, une pureté, le langage ordinaire ne suffisant pas à cela. Il y a chez moi aussi une dimension métaphysique, un idéal esthétique, une approche musicale en vue d’harmonie. Le but est de dépasser la banalité du monde matériel, de capturer des états d’être supérieurs, d’échapper à la laideur. D’autre part, le propre d’un livre est de laisser au lecteur toute liberté d’interprétation, et lorsqu’il est touché, c’est que l’auteur a réussi à partager une expérience, un ressenti. Le texte n’appartient plus à l’auteur après avoir été écrit. Au récepteur de s’approprier l’histoire, la situation. D’y mettre ses propres silences, essentiels pour la réflexion, la respiration. Le vide ne l’est jamais réellement, il est une pause, avant le tremblement, le cri ou la joie. Musicienne, je crois qu’intuitivement, un rythme se crée dans les mots qui se meuvent. On peut parler de la valse des mots. Une valse à un temps, à deux temps, à trois temps…
H.D. Le silence est parfois plus violent qu’un mot. Il dit ce que l’on n’arrive pas à formuler, ce que l’on retient, ce que l’on cache par pudeur ou par peur.
J’aime les ruptures, les blancs, les phrases qui s’arrêtent presque trop tôt. Cela laisse une trace, comme dans la vie : ce que quelqu’un ne dit pas peut bouleverser davantage que ce qu’il avoue.
Le vide donne du poids aux mots qui restent et il les rend plus nus, plus seuls, presque plus dangereux.
L’écriture a-t-elle le pouvoir de rendre un amour immortel ?
H.D. Je ne pense pas, car ce serait trop facile, presque trop consolant. Un amour meurt, se déforme, s’éloigne, se salit parfois avec le temps. L’écriture ne le sauve pas, elle sauve plutôt un instant où cet amour a existé avec une force précise.
Écrire l’amour, ce n’est pas empêcher sa disparition, c’est refuser qu’il disparaisse sans témoin. C’est dire : cela a eu lieu, ou cela aurait pu avoir lieu, et pendant quelques secondes, quelques pages, cela continue de brûler.
L’amour n’est peut-être pas immortel, mais le poème peut garder son fantôme vivant.
S.M. « Je t’ai aimée, et je t’aime encore ! Et le monde s’écroulerait, que de ses ruines s’élanceraient encore les flammes de mon amour » dit Heine. La poésie tente parfois de saisir des vérités profondes, universelles. Les métaphores, les symboles, les associations d’images corroborent à ces concepts. Elle peut être intemporelle, capturant des moments, des expériences éternelles. Elle est en tout cas le reflet d’une sensibilité caractérisée par une certaine conscience et un rapport au monde. Elle autorise l’auteur à l’emphase, à l’exagération. En cela, elle touche l’absolu, ce à quoi il tend, aspire, source de son inspiration, expiration. L’écriture peut figer un instant précieux mais elle se veut en mouvement. Et il ne faut pas hésiter à changer de chemin…
Finalement, qu’aimez-vous le plus tous les deux ? Faire l’amour avec l’être aimé ou l’écriture des ébats et émotions liés qui vous rend fier de votre talent de poète ?
S.M. Faire l’amour avec l’être aimé quand l’amour est réciproque est la plus belle chose qui soit. Et n’a pas forcément besoin de mots. Ecrire, c’est donner vie, sortir du néant, recomposer la création. De tout temps, on a eu besoin de recréer ce qui existe déjà… Poser les mots sur le papier, écrire ses émotions permet un recul. Et le partage. La poésie est un langage de l’âme qui permet d’atteindre l’invisible et l’inexprimable par l’évocation. Fantasme ou réalité, l’écriture éclaire et nous porte vers la lumière. Lumière irradiante quand l’amour est présent.
H.D. Je n’opposerais pas les deux. Le corps vit l’instant, l’écriture cherche ce qui tremble autour de lui.
Mais si je dois répondre, je dirais l’écriture, non par orgueil de poète. Je suis trop émotif pour vivre le charnel simplement. Chez moi, tout passe aussi par ce qui précède et ce qui reste après : le désir, l’attente, la peur, la honte, la tendresse, l’absence, le souvenir.
L’écriture ne remplace pas l’amour. Elle va chercher ce que le corps ne sait pas toujours dire.
Lorsque vous écrivez des poèmes l’un et l’autre, parlez-vous à haute voix ? La musicalité du texte est-elle essentielle ?
H.D. Oui. J’aime lire mes poèmes à haute voix, et même les chanter. Un poème passe par la bouche et par le souffle avant de passer par la page. À voix haute, on entend tout de suite ce qui sonne faux.
J’écris souvent avec de la musique. Elle m’est essentielle, parce qu’elle va là où la langue s’arrête. Elle installe un rythme, un état, et les mots viennent s’y poser. Le sens d’un poème tient autant à sa musique qu’à ce qu’il dit.
S.M. L’oralité est très différente de l’acte d’écrire. Les mots qui me traversent ont une certaine musicalité et je n’ai pas forcément besoin de les dire à voix haute pour les ressentir. Par contre, il est toujours intéressantd’entendre son texte lu par un autre. On a peine alors à reconnaître sa production mais cela veut dire aussi que le pari est réussi. Le lecteur s’est approprié le texte, en écho avec sa propre histoire. Et c’est bien cela le partage.
Avez-vous meilleure définition de la poésie que Sylvain Tesson qui dit : « Il arrive souvent, grâce au talent du génie d’un poète, que le verbe colle parfaitement à la chose.(…) ; ce contact parfait entre la parole, le mot, et le réel organique” ?.
S.M. Le poète possède l’art d’agencer les mots et les maux, de dépasser les frontières. Elle est liberté, une aventure heureuse, qu’on oriente suivant ses humeurs, ses envies, ses idées, et qui aspire le plus souvent à la beauté. Beauté du sujet mais aussi de la forme utilisée, des mots choisis. La poésie révèle ce qui nous entoure et nous révèle à nous-mêmes. Elle est parfaite adéquation entre parole, mot et réel, mais elle permet de réinventer la réalité, pour la rendre plus viable par exemple. Ce n’est donc pas seulement une caresse, une douceur, mais le miroir de notre existence. « Plus c’est poétique, plus c’est vrai ! » écrit Novalis.
H.D. Je ne prétendrais pas avoir une meilleure définition. Celle de Sylvain Tesson est très belle, mais je me méfie des définitions trop closes de la poésie.
Pour moi, la poésie n’est pas seulement le moment où le mot colle parfaitement à la chose. C’est aussi le moment où le mot ouvre une faille dans la chose. Il ne décrit pas seulement le réel : il le dérange, le révèle, parfois le défigure pour mieux le rendre visible.
Il y a des mots que l’on cherche longtemps, et d’autres qui arrivent comme s’ils savaient mieux que nous ce que nous voulions cacher. C’est ce mystère qui m’intéresse. La poésie commence peut-être là : quand les mots ne se contentent plus de nommer le monde, mais font apparaître ce que nous portions sans le savoir.
Yves Bonnefoy disait « Les poèmes ne sont pas faits pour signifier, ils sont faits pour intensifier les mots. » Recherchez-vous longtemps le juste mot ?
H.D. Cela dépend. Parfois le mot vient très vite, presque naturellement, et parfois il faut des heures, des jours, parfois plus, pour trouver celui qui tient vraiment.
Il y a des mots qui se refusent : on tourne autour, on croit les tenir, puis ils s’échappent. Mais il arrive aussi que le mot juste n’existe pas, car la langue a ses limites. Certaines sensations, certaines douleurs, certains états intérieurs dépassent ce que le vocabulaire peut porter.
C’est peut-être pour cela que la musique existe, que la danse existe, que la peinture existe.
Alors oui, je cherche le mot juste. Mais je sais aussi qu’il peut manquer. Et parfois, cette absence devient elle-même une forme de poésie.
S.M. La poésie éponge les états d’âme. Le juste mot est toujours subjectif. En fonction de ce qu’on est, de ce qu’on souhaite transmettre, de nos sensations et perceptions, il varie, pouvant être explicite ou simplement évocation. En tout état de cause, il concerne, définit ou rappelle, interpelle. Le juste mot est très intime, mais s’impose souvent, et la reformulation fait partie intégrante de l’écriture. Ethique, esthétique guident mes choix, mais aussi l’assemblage obtenu, la cohérence. On s’attardera sur la manière dont les vers s’enchaînent, sur le sens voulu plus qu’à la compréhension de chaque vers en tant que tel. Aussi, on ne peut pas forcément tout expliquer dans une poésie. Expliciter chaque mot altèrerait les effets souhaités. Ce qui est important, c’est ce qui en émane, se dégage.
Par son côté elliptique, diriez-vous que la poésie érotise l’ensemble de la littérature, car elle suggère davantage qu’elle ne raconte ?
S.M. Cela dépend des poésies. La poésie est une fenêtre vers l’extérieur, partant de son moi intime vers d’autres horizons. Elle répond à l’appel des sens. Elle est onde, vaguant sur le papier, en direction de l’Autre, vers l’infini. Elle est un moment de délivrance, de libération, de plaisir ! La poésie est un souffle, une respiration, un art. Elle est l’expression des sentiments, elle fascine, anesthésie, emporte. A vocation descriptive, suggestive, elle est porteuse de beauté, toujours présente lorsqu’on est perméable à l’émerveillement, réveillé par une situation, une humeur, un paysage, un horizon… Si elle n’est pas exempte de certaines contraintes — phénomène qui reflète tout à fait la vie — elle nous offre une grande liberté : en une page (un poème), on peut décrire une vie, une histoire, une émotion ou autre expression dans sa totalité. C’est un grand luxe par rapport aux autres formes d’écriture où l’on doit développer. Ici, nous ne sommes pas obligés de nous adonner aux formes. Sensuelle, la poésie suggère et est parfois transgressive. Il y a aussi de la poésie proprement érotique.
H.D. Oui, la poésie a quelque chose d’érotique, justement parce qu’elle ne livre pas tout. Elle suggère, elle coupe, elle laisse une part dans l’ombre.
Elle ne raconte pas toujours la scène entière. Elle donne un fragment, une image, une sensation, puis elle laisse le lecteur approcher le reste.
L’érotisme, pour moi, n’est pas seulement dans le corps. Il est dans ce qui se dérobe. Dans ce qui n’est pas entièrement montré. La poésie fonctionne souvent ainsi : elle approche, elle effleure, puis elle retire la main.
Pensez-vous l’un et l’autre comme Flaubert qu’en art – et la poésie en est un – tout est sujet ? Quel avis avez-vous sur la poésie contemporaine comme celle de Rim Battal qui a déjà écrit un poème sur la cuvette des chiottes ?
S.M. Je pense que tout est sujet, mais n’importe quel sujet n’est pas forcément inspirant. Vivre en poésie est une approche particulière de la vie. Pour le poète, tout est propice au rêve, à l’imagination, et celui qui crée peut projeter ses désirs, son attention sur tout élément. La question est la façon dont cela sera traité. Je n’aime pas la vulgarité ou la dérision « gratuite ». Ni la provocation. Pour moi, la poésie transcende l’être, invite à regarder au-dedans, au plus profond, ou au-delà, dans le sublime. Pour certains, la poésie est quête spirituelle, mystique, un moyen de se connecter avec l’En-haut, proche du divin. Pour d’autres, elle est juste réceptacle, célébration. Elle nous emmène indéniablement au-delà du langage, du quotidien, pour rejoindre quelque chose de plus vaste. En touchant à ces autres dimensions, elles enrichissent notre compréhension du monde.
H.D. Oui, profondément. Il n’y a pas de matière noble ou indigne en poésie. Une cuvette de toilettes, un sac en plastique, une chaussette sale : tout peut devenir poème si quelque chose y brûle.
Nous vivons dans une époque où beaucoup de portes se sont ouvertes. C’est une liberté précieuse. Mais la censure n’a pas disparu, elle a changé de visage. Il existe encore des codes, des milieux littéraires, des peurs morales qui décident de ce qui serait acceptable ou non.
On doit pouvoir écrire sur tout, à condition de ne pas écrire gratuitement. Sinon, ce n’est qu’une provocation.
La poésie a-t-elle pour objectif de changer le monde ? Les mots ont-ils un véritable pouvoir ? La poésie reste-t-elle cantonnée dans le champ de l’intime, comme un éveil intérieur, ou bien peut-elle avoir aussi une dimension politique ?
H.D. J’aimerais répondre oui avec grandeur, mais je n’en suis pas certain.
Il y a eu des époques où les mots pouvaient accompagner des révolutions, réveiller des peuples. Ils ont aussi servi à mentir, à manipuler, à justifier des guerres. Leur pouvoir n’est pas innocent.
Aujourd’hui les mots circulent partout, mais ils s’usent très vite. Je ne sais pas si la poésie peut encore changer le monde. Mais elle peut changer quelqu’un, un lecteur, un regard, une conscience. Sa dimension politique commence là.
S.M. La poésie est un voyage. Vers des terres inconnues comme vers soi et son intérieur. En exposant ses émotions, le poète ouvre des perspectives, décèle des secrets, des vérités cachées, obscures, négligées. Passionnelle, intense, immersive, exaltante, bouleversante, la poésie a un grand pouvoir et remet en question. C’est pourquoi les poètes sont maudits ou chassés dans certaines contrées. Ils font réfléchir, éveillent à la conscience, poussent des coups de gueule, dénoncent, ont une portée philosophique, parfois politique. La poésie est un moyen puissant de transformation. Et les poètes souvent dérangent, avec leur inlassable capacité d’émerveillement qui leur permet d’honorer et de célébrer le Beau, leur don de remercier et de vanter les bienfaits de la terre et du Ciel s’ils sont plus spirituels, mais aussi leur regard critique qui les incite à dénoncer le médiocre. En rendant hommage à la nature, aux hommes, aux éléments de la création, la poésie élève, donne sens et éveille la conscience. Plus on est solides dans nos racines, nos origines dans lesquelles nous puisons pour écrire, dire, exister, plus on est lucides et aptes à s’insurger contre la manière dont nos gouvernements nous dirigent, laissant si peu de place à la culture et en particulier, à la poésie. Ainsi peut naître, en plus de la volonté de s’engager dans telle ou telle voie, un idéal et une conscience politiques, axe de l’écriture. L’objectif : collaborer à l’édification d’une société dans laquelle la qualité, l’éthique et la justice règneront enfin, afin que nous, humains, vivions en meilleure harmonie et en paix, y compris avec nous-mêmes.